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Soleil

Le temps des hommes de fer (épisode 7)

Trait...

Quelques clients...

Bien évidemment, par un curieux caprice du destin, des candides, totalement authentiques cette fois-ci, passèrent devant moi. Je me souviens de l'un d'eux :

- Et cette carabine ? Il y a marqué sur le canon qu'elle est unique, mais j'en vois cinq autres à coté. C'est de la publicité mensongère !
- Mais non... Unique, c'est la marque...
- En ce cas, Hendaye, ce n'est pas le fabricant ?
- Eh non... C'est la ville où il est.

Me rappelant ensuite de mes expériences de grande distance avec ma première carabine, je continuais :

- Ces armes sont très précises, j'ai même fait du tir jusqu'à deux-cent mètres avec.
- Mais, normalement, la portée de tir est de cinquante mètres, non ? A tout casser, jusqu'à cent ?
- Le projectile de 22 peut aller jusqu'à deux kilomètres en balle perdue. A deux-cent mètres, la dispersion augmente, c'est sûr. Mais avec une bonne lunette, une comme celle-ci, par exemple, on peut y arriver...

J'en profitais pour sortir l'accessoire précieux, dont la vente était alors assurée. Même chose pour les modérateurs de son ; les ayant tous testés, je pouvais conseiller le meilleur. Egalement, étant donné que j'assurais les réparations, j'étais bien placé pour vendre les fusils les plus fiables à mes clients. En général, ce n'étaient pas les moins chers.

- Tu passes trop de temps !" me disait Richard quand nous étions seuls.
- Là, je pouvais : le magasin était vide. J'ai vendu une lunette, un silencieux et une bretelle en plus.
- Non, tu passes trop de temps, ne t'ennuie pas ! Le principal, c'est de les faire payer pour ce qu'ils viennent chercher. Ne cherches pas ailleurs.
- Et s'ils se trompent ?
- Ca, ce n'est pas ton problème... Ils achèteront quelque chose d'autre plus tard, voilà tout.

Il me parla ensuite de son frère. Celui-ci avait acheté une armurerie dans la proche périphérie parisienne. L'un écoulait des quantités importantes avec des marges réduites ; l'autre diffusait des produits classiques à moindre volume, considérant que ce n'était pas un frein commercial. Je crus comprendre que leur dispute venait de là. C'était la lutte entre le concept de la grande distribution, et une forme d'armurerie traditionnelle. Voilà pourquoi ces deux-là s'étaient brouillés et séparés ; c'était, du moins à priori, la seule raison.

Il me semblait que Richard, plutôt tendu, communiait dans la concurrence avec son cadet diplômé, comme s'il voulait prouver la supériorité de sa stratégie. Dans ces moments-là, l'importance du stock et sa rapidité de rotation, ou encore le nombre d'armes vendues, prenait toute son importance. Le chiffre d'affaires remplaçait le jeu de billes ; qui lancerait le plus loin ? D'autre part, les doubles-pages de publicité dans les revues spécialisées auraient rassuré n'importe quel gestionnaire, banquier ou grossiste. Les commandes affluaient de toute la France...

Quand donc cesserait cette guerre peu civile ? Le terrain était d'autant plus difficile que Roland vivait toujours dans l'appartement au dessus de l'armurerie. Les deux frères ennemis évitaient de se croiser. Cet état de choses me gênait, car venant d'une famille unie, je ne comprenais pas une telle attitude. Ah, s'ils s'étaient entendus ! Ils auraient pu couvrir plus des trois-quarts du marché parisien de l'arme, tout simplement...

Le troisième de la famille, Vincent, était d'un naturel agréable et détendu. Les commerçantes de l'endroit lui souriaient toujours ; malheureusement pour les belles, il était déjà marié.

Le quartier était agréable, et les vendeurs appréciaient beaucoup le magasin pendant l'Eté. Une grille de métro s'étendait au sol, juste devant la vitrine. Dans la rue, les jolies passantes en robe légère défilaient, parfois surprises par un grand souffle d'air tiède...

A l'occasion des grands rassemblement sociaux, le boulevard devenait comme le chemin de la nourriture dans une fourmilière. A environ deux-cent mètres de l'armurerie, des cortèges de manifestants venaient quelquefois défiler avec leurs banderolles. Par sécurité, nous fermions le magasin avec le rideau de fer, et mettions l'alarme.

Puis nous allions attendre à la terrasse du café voisin, un téléphone à portée de main. Nous y partions à quatre ou à cinq, parfois avec un client devenu proche. Les commentaires prenaient alors un ton décousu, et peu importait qui parlait.

- Tiens, ce coup-ci, c'est la CGT.
- Non, tu crois ? Ce n'est pas la CFDT ou FO?
- Parfois, il y a des casseurs, on ne peut jamais savoir. En tous cas, ce ne sont pas les bonnes soeurs qui marchent vers le Sacré-Coeur.
- Ah bon, tu aurais préféré les bonnes soeurs, toi ?
- Avec de la chance, elles seraient même passées devant le magasin !
- Ouh... Avec la grille de métro ?
- A chacun ses fantasmes...
- Qui a lu Le Parisien ce matin ?
- Moi, je boirais bien un demi.
- Prends plutôt ton quart, pour aller chasser la cornette cendrée !
- Non ! Je préfère les blondes, moi, monsieur...

Dans ces cas-là, la serveuse arbitrait :

- Ah, mais qu'est-ce que vous avez contre les brunes ? D'abord, vous n'en buvez jamais !

La suite était malaisée à décrire, car la conversation continuait sur la chose philosophique et la culture, quelle différence entre Delacroix, Montesquieu et Pascal, par exemple ; cela devenait le café des Arts...

Lorsque le long cortège de la manifestation était passé, nous levions le rideau de fer en quelques tours de manivelle. Le manège coutumier reprenait jusqu'au soir : d'abord convaincre, si la publicité ne l'avait pas déjà fait ; après, aller prendre un fusil dans la réserve, en se faufilant ; car les colis s'entassaient jusqu'au plafond dans un amoncellement instable.

Dans cette pièce, il restait juste assez de place pour respirer, tout le reste n'étant qu'armes et accessoires. Une fois dehors, si rien ne s'était écroulé, on se sentait comme sauvé. Après, vérifier la marchandise, encaisser le règlement, dire au revoir dans un sourire et enfin, s'apprêter à recommencer...

A la fin du mois, malgré les ventes et toutes les réparations effectuées, ma fiche de paye me rappelait ma première mobylette avec vent de face.

Peu m'importait ; je faisais un métier qui me plaisait ! Pour ce qui était de l'argent, je m'en moquais éperdument, à vrai dire...


Les renseignements à donner aux clients nous faisaient passer beaucoup de temps. Nous recevions beaucoup d'appels : le premier souci était d'aller vite, et le second de trouver l'information. Sur le bureau, les tarifs s'amoncelaient en une montagne à l'équilibre hésitant : en mon for intérieur, je l'appelais le pic des prix.

Lorsqu'il fallait donner un renseignement, cela ressemblait parfois à de l'escalade. Mieux valait être solidement encordé.

- Bonjour monsieur l'armurier, j'aimerais avoir le prix de votre juxtaposé le moins cher en calibre 12.
- Mais bien sûr... Attendez, je cherche...

(Bruits de documentation que l'on consulte rapidement).

- Ah voilà, je l'ai ! Mille trois-cent quarante-neuf francs, monsieur.
- Tiens, à l'armurerie de..., j'ai vu qu'ils en avaient un neuf francs moins cher.
- Attendez, je vais contrôler mon tarif.

(Murmure de dossiers déplacés et de revues hâtivement feuilletées. A ce moment-là, cinq minutes se sont déjà écoulées).

- Ah non, l'armurerie de..., fait le même cinquante francs plus cher que nous ce mois-ci. Je viens de le voir sur leur publicité.
- Ah non, je les ai appelés hier.
- Hier, nous étions le 31... En plus, c'est leur prix sans mise à mesures !

A ce moment-là, après quelques palabres, venait tout naturellement la question habituelle :

- Vous pourriez me faire une réduction ?
- Je vais voir avec le grand chef.

A partir d'une certaine somme, Richard faisait oui de la tête. Auquel cas, il fallait plonger de nouveau dans les tarifs pour vérifier ce qu'ils permettaient. Encore du temps perdu, à cause de l'amoncellement de papier en forme de gratte-ciel.

- Bon, sur ce modèle-là, on ne peut pas, monsieur.
- Même si je paye comptant ?
- Vous pouvez payer en trois fois, ou à crédit sur vingt-quatre ou trente-six mois, si vous voulez.
- Au fait, c'est un fusil fiable ? Parce qu'on m'a dit que, sur cette marque, il fallait faire attention à la percution.

(Exclamation du vendeur qui peste contre le tas de documents qui vient de s'écrouler. Ayant survécu par miracle, il trouve encore la force de parler).

- Sur ce modèle, il faut appuyer sur les détentes, sinon ça ne marche pas.
- Ah bon. Vous auriez quelque chose de mieux, mais un peu moins cher ?
- Non, mais j'ai le contraire si vous voulez...

Et l'on repartait pour un tour. Mieux valait être d'une nature calme...

Il était donc urgent de raser la montagne des prix, pour la remplacer par un promontoire plus rapide à consulter. A la demande de Richard, je fabriquais une sorte de livre immense, sur un large support en contreplaqué verni, avec les tarifs de tous les fabricants et importateurs français. Voilà, je pouvais m'en vouloir pour de bon, à présent : j'avais fabriqué la bible des marchands du temple !

Grâce à ce nouvel outil, donner un prix dans l'instant devenait possible. Les soixante-dix sept francs de matériaux qu'il avait demandé furent vite amortis. On m'enseigna ensuite la manière d'éconduire les demandes de renseignement ne portant pas, à priori, sur les ventes :

- Monsieur l'armurier, quel est le meilleur fusil au monde ?

L'oeil inquisiteur, le vendeur en chef regardait ce qu'il y avait de plus cher en rayon, puis, d'un ton complice, lachait :

- Et bien, vous avez de la chance, nous l'avons justement en magasin ! Passez nous voir...

La conversation terminée, je lui disais, l'air étonné :

- Mais tu n'as pas été très sincère avec ce client...
- Si j'arrive à le convaincre sur un modèle de fusil, il peut l'acheter chez un concurrent. J'aurais alors perdu mon temps : il saura quoi prendre, mais pas forcément chez nous.
- Moi, pour les réparations, j'annonce toujours la couleur.
- Tu as tort. Si un garagiste ne te donne pas un prix au téléphone, que fais-tu ?
- Je l'oublie.
- Non. Tu vas le voir, au cas où il serait moins cher que les autres. Lorsque vous serez ensemble, ce sera plus facile pour lui de te convaincre, non ?
- C'est possible.
- Tu auras traversé tout Paris pour venir le voir. Accepteras-tu de repartir les mains vides, sans avoir avancé ?
- Pas évident.
- Voilà ! Ce n'est pas le meilleur qui emporte l'affaire, mais le plus rusé... Tu me devras un café pour la leçon...

Un cours pareil à ce prix-là, c'était cadeau...


Dans ce magasin, une seule personne savait réparer les armes sans créer de nouvelles pannes. Par malheur, il s'agissait de moi.

De ce fait, je me retrouvais les mains dans la graisse, comme chez Papa. Ce n'était pas spécialement mon souhait car, dans ce métier, la vente permettait de gagner plus que les compétences techniques et l'effort.

Il fallait terminer les réparations oubliées par l'ancien ouvrier, livrer les mises à mesures des fusils récemment vendus, et cela, tout en effectuant les travaux courants. Malheureusement, l'atelier n'était pas bien structuré.

Dans les semaines qui suivirent, je redisposais l'ensemble en surface de production performante. Pour l'instant, c'était le chantier : il fallait commencer par mettre de l'ordre. Après, ce furent les grandes manoeuvres : inventorier le matériel et les pièces détachées, lister l'outillage, les produits et les machines qui faisaient défaut. Pour terminer, installer les nouveaux engins à l'odeur de neuf...

Maintenant, mes journées s'écoulaient surtout dans des activités de service après-vente. Par rapport à mon proche passé, cela présentait l'avantage de ne pas me dépayser. Malheureusement, cela ne me permettait pas d'avoir une expérience plus globale, alors que je le souhaitais.

A cette occasion, je constatais la sous-rémunération des armuriers techniciens par rapport à leur savoir-faire. Avec trois mois de formation seulement, les vendeurs s'en sortaient mieux à paye égale, voire supérieure. Injustice ? Oui, car sans les premiers, les seconds n'auraient jamais existé.

Pourquoi effectuer deux ou trois ans à Liège ou Saint-Etienne, si personne ne mettait le prix ensuite ? D'autre part, le diplôme belge n'était pas reconnu par la France. Le manque de réparateurs qualifiés sévissait. Les détaillants essayaient d'imposer à tous des fabrications industrielles. Celles-ci présentaient l'avantage d'être facilement remplaçables en cas de panne.

De cette manière, l'aluminium et les matières synthétiques avaient envahi le royaume des armes, là où s'étendait autrefois le domaine du bon acier fraisé. Une raison : la productivité ; pour cette raison, les machines faisaient, le plus souvent, la gravure et les vernis. Qu'était devenue l'âme qui habitait autrefois les choses ? L'art, tout le monde s'en moquait. Seul l'argent comptait, quelle que soit sa forme ; fiduciaire, scriptural, et même magnétique... Jusqu'où cela irait ?

Sans transgression des apparences, point de vérité : l'homme était devenu l'esclave de son singe. L'animal mangeait sur son dos en écrasant les miettes. L'un des deux aurait pu vivre sans l'autre, mais ne savait pas comment ; le contraire aurait détruit un système.

J'en étais arrivé à ce stade de mes réflexions lorsque je découvris, dans les profondeurs de l'atelier, un canon juxtaposé en calibre 12, qui ne figurait pas sur ma liste des réparations. Belle trouvaille : ce bout-là manquait sur un mécanisme que j'avais reconstitué, les semaines précédentes, en mettant de l'ordre. L'arme étant complète à présent, j'allais voir le grand sachem.

- Dis, Richard, j'ai trouvé ce vieux Saint-Etienne dans un coin...
- Tiens, je l'avais oublié, celui-là.
- Seul problème : il ne fait pas partie de l'inventaire des armes à réparer.
- Eh bien, nous allons le mettre avec les armes à vendre.
- Que faisait-il démonté dans l'atelier ?
- Du temps de mon frère, nous avons eu quelques petits soucis.

Sentant venir une page de l'histoire de l'armurerie parisienne, mes oreilles s'ouvrirent comme un pavillon de phonographe.

- Tu te rappelles de ça, tu as forcément lu les journaux à l'époque. Jacques Mesrine, ce nom ne te dit rien ?
- Si, bien sûr.
- Il avait braqué une armurerie...
- Oui, je sais.
- En bien, c'était nous.

Il y eut un silence.

- Nous avons eu l'honneur de sa visite " fit-il en me regardant droit dans les yeux.

- Non, ici, dans le magasin ?
- Ici même, là où tu te tiens...

Je regardais le sol en essayant d'imaginer que quelques mois avant, Jacques Mesrine se trouvait au même endroit que moi, juste là où j'avais les pieds.

- Comment cela s'est-il passé ?
- Il est entré comme un client normal, a demandé à voir une arme, en nous faisant croire que c'était pour l'acheter. On ignorait qu'il avait des munitions sur lui. Pour faire diversion, il a demandé à voir des menottes, et on est allé en chercher. Pendant ce temps, il a chargé l'arme et nous a braqué avec. Après, ça s'est passé à peu près comme dans un film policier...
- Vous ne l'avez pas reconnu ?
- D'abord, on ne s'attendait pas à le voir ! Après, c'était trop tard...
- Qu'avez-vous fait ?
- On a pas eu le choix, tu sais. Il est parti avec ce qu'il a voulu. Il nous a même fait de la publicité, puisqu'il a emporté des sacs au nom de notre armurerie... Ce jour-là, on a peut-être failli se faire tuer, mais par chance, il n'a pas tiré.
- Et après ?
- Après ? Interrogatoires de police et tout le reste... On a eu droit à tout, Roland et moi. Vraiment à tout. Voilà l'histoire...
- Et pour le fusil ?
- Juste au cas où il aurait voulu revenir, nous nous sentions plus tranquilles ainsi. C'était mieux qu'une bombe à gaz, non ? Lorsque nous avons appris la mort de Mesrine dans les circonstances que tu sais, il n'y avait plus de risques, on a démonté ce vieux juxtaposé et on l'a dispersé un peu partout. Ce fusil de chasse n'a donc jamais servi, il est neuf...

Cette histoire me laissa songeur : si nous ne savions pas reconnaître les gangsters connus, qu'en serait-il des autres ; faudrait-il un physionomiste à l'entrée de chaque armurerie, ou bien un service de Police au grand complet ? Notre métier posait des problèmes de sécurité : chaque jour, nous lançions la boule et déposions, sur le tapis vert, nos vies pour miser. Pair ou impair, noir ou rouge ? Les gains n'étaient pas à la hauteur, la réalité nous le rappelait.

Les marchands de vêtements bénéficiaient de marges commerciales supérieures aux nôtres, avec des risques inférieurs, des marchandises moins dangereuses et sans autorisations lourdes. A se demander pour quelle raison nous faisions dans l'arme.

En fait, l'explication tenait à deux notions : liberté et passion. Malgré une législation difficile, ce métier nous laissait au moins l'une. Dans ces conditions, il aurait fallu être fou pour aller pointer dans une usine.

Mais la liberté se paye cher. Dans l'ancien temps, les esclaves le savaient très bien...

Trait...

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