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Soleil

Le temps des hommes de fer (épisode 3)

Trait...

L'atelier aux cerises

Petit à petit, la maison s'aménageait : nouveau mobilier, papier-murs et peinture. Mélangées ensemble, ces odeurs étaient nouvelles pour moi. Maman ne les appréciait guère. "Encore le chantier", disait-elle...

L'hiver suivant, Papa me fit la courte échelle et, un peu essouflé, j'accédais à une partie jusque-là inconnue de la maison : le grenier. Une haute charpente se dressait autour de moi, sur un sol que je crus d'abord couvert de neige. Précautionneusement, je marchais sur les dalles de polystyrène blanc. La lumière arrivait au travers de quelques rares tuiles en verre.

- Dis, Papa, c'est grand...

Il me rejoignit. De la place, cela ne manquait pas ici. Passant derrière les contre-travées, je commençais par visiter les sous-pentes. J'avais interdiction de courir en ces lieux, aussi avançais-je d'un pas mesuré. Un univers vide et comme infini s'étendait, un monde vierge...

- Fiston, un jour ici, tu verras une cheminée, une bibliothèque, des fenêtres, et un atelier d'armes.

Oui, bien sûr. Je pensais qu'il plaisantait et j'en restais là. Comment l'aurais-je cru, puisque l'indispensable escalier manquait ?

Il le fabriqua, voilà tout. Je ne l'en aurais pas cru capable. Les planches en trop servirent pour la bibliothèque, où s'entassèrent bientôt quelques collections complètes : Science et Avenir, Planète, le Fleuve Noir et ses couvertures rétro, Faites-le-Vous-Même... Avec beaucoup d'enthousiasme, il commanda de la pierre réfractaire, du ciment et du plâtre, avant de s'atteler à la construction de la cheminée comme promis. Ensuite, il assembla un établi en bois et commença à monter ses futures machines.

J'appris ainsi que, même pour un homme seul, rien n'est impossible. Soulever autant de choses lourdes et créer, pour ainsi dire de toutes pièces, des objets aussi massifs, me dépassait complètement. Ce fut ma première leçon de fabricant...

J'avais neuf ans. A cette époque, les soucoupes volantes venaient d'atterrir : David Vincent ne trouvait pas son chemin, comme tant d'autres hommes avant lui, d'ailleurs. Tout ça pour un problème de vue : il lui aurait fallu des lunettes. Je le savais bien, moi, puisque j'en portais maintenant.

Les semaines passèrent, puis Maman mit un disque de Léo Ferré sur l'électrophone, et ce fut le printemps... Papa traça les allées, sema les pelouses, planta des conifères et des peupliers. Il ne s'en tint pas là. Un jour en rentrant de l'école, je le vis près de l'abri d'eau, très occupé à piocher large et profond.

- Tu fais quoi, Papa ?

Il me répondit entre deux efforts.

- Tu vois bien... je creuse une piscine !

Pour l'instant, ce n'était qu'un cratère. Ni ma mère ni moi n'osions nous lancer dans les pronostics. A la vitesse où il allait, quand donc jaillirait le pétrole ? Ah, quelle aventure ce fut...

Pour l'eau, tout était déjà prévu. Elle viendrait du puits que venait de terminer notre voisin. En effet, par ici, tout le monde creusait. Afin que je puisse aider mon père, celui-ci fit l'acquisition d'une seconde pioche, et pendant quelques temps, je m'adonnais au sport favori du lotissement. Après, les parois du gigantesque bassin furent montées avec des parpaings et du ciment. On traita l'ensemble avec le même produit d'étanchéïté que celui des stations de métro situées sous la Seine. Dans ce cas, ce n'était pas pour empêcher l'onde d'entrer, mais plutôt de sortir...

Avec les années, nous découvrîmes un ouvrage aux formes audacieuses, dépassant du sol d'une cinquantaine de centimètres, avec petit et grand bain intégré, rochers intégrés, arbres intégrés. Le bord ondoyant de l'édifice contournait, non sans une certaine majesté, le doyen des sapins du jardin. Plus que quelques coups de pelle et un peu d'enduit à faire ; ce n'était plus qu'une question de mois avant de nous baigner, selon l'estimation de l'architecte en chef.

Quand ce fut vraiment terminé, quatre ou cinq ans avaient passé.

Quoi qu'il en soit, cette piscine était la bienvenue. Elle était située à un endroit stratégique : deux soeurs blondes comme le soleil habitaient vers les framboisiers, et quatre autres, assez joueuses, non loin des lilas ; c'était avec plaisir que nous partagions l'eau ensemble, dans les senteurs printanières des jardins et le battement des ailes des papillons.

Je commençais à trouver mes voisines jolies, car j'entrais dans l'adolescence...


Lorsqu'il rentrait le soir de Paris, mon père revenait toujours avec de l'outillage sous son bras. Pendant les mois qui suivirent, il compléta petit à petit son atelier, entre deux séances de jardinage ou de bricolage à la maison.

Pour moi, la présence d'un établi s'expliquait par l'habitude. Comment aurait-il pu vivre éloigné de ses limes, burins et marteaux ? Pour l'heure, faute d'outillage lourd, il ne pouvait pas faire grand-chose sur place. Le dimanche, il réparait quelquefois une arme à la maison, mais c'était tout.

Bientôt, l'heure de l'argent de poche sonna pour moi. Côté sous, Maman ne me donnait pas grand-chose. A court terme, elle espérait transformer son garnement en garçon économe. Le vide régnait dans mes poches. Comment remplir cet abîme ?

L'argent et les armes, voilà deux fruits qui m'étaient défendus...

J'entrais dans ma période Ennio Morricone. Pour une poignée de dollars, mon père donna à Clint Eastwood son premier contrat : polir une crosse. Lissant le bord de mon stetson, je machonnais un instant mon cigarillo en chocolat, puis j'acceptais. Etais-je prêt ?

J'examinais l'objet, un vieux fusil à chiens, d'un oeil découragé. Papa sépara les pièces majeures, tout en me donnant mon premier cours d'armurerie.

- Ca, mon petit, c'est un système Lefaucheux. La grosse clé en dessous permet de l'ouvrir, et la petite de sortir le canon. C'est une arme de collection, on les fabriquait à la fin du dix-neuvième siècle. Entièrement à la main...

Ensuite, il prit du papier abrasif, me montrant comment il convenait de faire pour restaurer le bois. Je retroussais mes manches et me mis à l'ouvrage. Il suffisait de frotter, tantôt en long, tantôt en rond, jusqu'à obtenir une surface exempte de défauts. C'était éreintant, aussi y allais-je à petites doses, afin d'éviter les risques d'accoutumance.

Une semaine plus tard, j'avais terminé. Comme promis, je reçus quelques écus sonnants. Aussitôt, je m'empressais d'acheter quelques revues de moto, avec des photos de bolides en limite d'adhérence.

Bientôt, j'entrerais au lycée. Seul problème, le moyen de transport. Pour l'instant, j'avais le choix entre le vélo ou les patins à roulettes. Je n'arrivais pas à décider lequel des deux l'emporterait.

En ville, je rêvais devant de sculpturales italiennes aux formes généreuses : Réault, concessionnaire et préparateur, faisait tourner ses Ducati au Mans. Derrière sa vitrine, cotoyant ses monstres à record, il exposait une gamme de cyclomoteurs, tous bridés règlementairement à quarante-cinq kilomètres-heure.

Dans un magasin concurrent non loin du circuit de Monthléry, des café-racer Testi à six vitesses, taillés pour la course, n'excédaient pas la fatidique cylindrée de 49,9 centimètres-cube. Je regardais les prix... Très bien, où était la prochaine crosse à polir ?

J'attendis avec impatience l'anniversaire de mes quatorze ans, âge obligatoire pour piloter ce genre d'engin. Petite difficulté à l'horizon : ma mère détestait tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à une moto. Je fus recalé au budget ; mes parents mirent une partie, je mis l'autre, malheureusement je n'avais pas fait suffisamment de polissage. Un matin dans l'aube glacée, je me retrouvais donc assis sur une petite mobylette.

Quand ce météore crachait sa puissance, le compteur marquait une vitesse inouïe : cinquante-cinq, sauf vents contraires... Que faire ?

Au lycée, mes copains et moi parlions moteur. Parmi les filles qui nous écoutaient, plus d'une avait déjà perdu la raison, craignant qu'on lui astique le carburateur ou les bougies.

J'investissais dans l'achat d'une boite à outils de mécanicien, avec des ustensiles de toutes tailles. Je me mis à collectionner les revues techniques puis, un samedi en décembre, j'opérais à froid mon moustique d'acier. Je remplaçais le pignon de la roue arrière par un plus petit. Le gain fut inespéré : dix kilomètres-heure d'un coup ! La suite, par contre, nécessitait des connaissances pratiques. Malheureusement, je n'étais qu'un apprenti, tout au plus...

Le hasard me fit connaître un spécialiste du deux-roues, en l'occurence un mécanicien algérien qui, habitué à travailler avec très peu, brillait par l'ingéniosité. Comme j'avais besoin de connaissances, il me décrivit les opérations de base : carburation, vis platinées, modifications diverses... Dernier problème : il fallait des machines, car tout cela ne se faisait pas à la clé à mollette.

Un matin, j'allais inspecter très soigneusement l'atelier de mon père. Dans une odeur de térébenthine et de vernis, je me mis à l'inventaire : "perçeuse à main... meules de modéliste... scies... chalumeau...". Pas de doute, tout l'équipement nécessaire était là.

Dans un premier temps, je rabottais la culasse à la lime pour finir à la pierre à dresser, afin d'augmenter le taux de compression. Je modifiais ensuite la plaque de clapets, le carburateur et ses gicleurs, les canaux d'admission et de transfert, pour terminer enfin par le pot d'échappement. De cette manière, j'appris à limer plat, à souder, à aléser et à ajuster. Un métier rentrait bien, oui, mais lequel ?

Et tout cela n'allait pas encore assez vite...

Un an après, le destin me fit un merveilleux cadeau : une épave de Testi, moteur foutu. Mon rêve, avec quelque retard, se réalisait enfin ! La belle changea vite de robe, car je lui fis découvrir toutes les facettes de mon nouveau talent. Cylindre compétition-client, pièces carénées étudiées en soufflerie, carburateur à cornet... A la fin des travaux, le moteur prenait dix-mille tours à la minute.

Mon argent de poche, si laborieusement gagné, fut totalement englouti dans ce désastre financier, mais qu'importait ; le vent ne comptait plus, et dans un bruit de sirène, je contemplais avec ravissement le compteur bloqué à fond, au delà de cent-vingt kilomètres heure. J'accélérais même plus vite que certaines cylindrées supérieures... J'étais enfin heureux...

J'avais une seconde raison de l'être. Je venais de découvrir que rien n'était impossible. C'était avant tout un problème de connaissances.

Et aussi, malheureusement, de temps...


Un jour en fin d'après-midi, une camionnette de location, chargée à ras bord, se gara devant la maison. Papa en sortit, apparemment calme. Des ondes bouillonnantes semblaient parcourir l'air. Pour une raison inconnue, il revenait de son atelier parisien avec tout son équipement.

Puis vinrent les explications. Mon aïeul et lui venaient de rompre leur association. Voilà quelques mois, Gaston s'était remis, plutôt bien, d'une hémiplégie. Depuis, celui-ci faisait partager aux autres des moments d'irascibilité absolue. Ses colères étaient, paraît-il, terribles. Certes, il avait de grandes excuses mais maintenant, il se permettait de jeter dehors les clients de mon père ; cela ne pouvait plus durer.

Le coeur a ses raisons, mais s'efface devant la charge d'âmes, d'où ce déménagement aussi nécessaire que pénible. Dans la semaine, Papa réussit à faire suivre ses relations d'affaires, ainsi qu'à livrer tout le monde.

Je me souvins de ses paroles prémonitoires : "Un jour ici, tu verras un atelier d'armes". Sa prévoyance passée le sauvait aujourd'hui. Pas besoin d'ouvrir les parachutes, puisqu'il disposait d'un avion prêt à s'envoler...

Pendant les jours qui suivirent, je l'aidais à installer le nouvel espace de travail. Il donna une place à tout cet outillage imprévu, classa les pièces détachées, inventoria les armes en cours. Combien de kilos montèrent l'escalier ? A priori un certain nombre, étant donné notre fatigue... Profitant d'une pause, Papa me raconta un vieux souvenir :

- Quand j'avais ton âge, Gaston ne voulait pas que je fasse ce métier. Il m'a fait rentrer dans une école d'ingénieurs en électricité, rue Violet. Mais j'ai laissé tomber. Je voulais faire comme lui...

Il marqua un silence. Sa véritable raison était toute autre, mais je ne devais l'apprendre que bien plus tard. Il continua :

- Alors, ça ne lui a pas plu... Il m'a donné un premier travail très difficile, fabriquer un verrou de Walther P.38, en me disant : "Alors comme ça, tu veux jouer à l'homme de fer, hein ?"

L'homme de fer, comme mon père me l'expliqua alors, n'était pas fait de chair... C'était cette grande masse de fonte au poids écrasant : l'étau à pied. On les appelait ainsi dans l'ancien temps, à cause de leur apparence humaine : les machoires pour la tête, la grande barre pour les bras, et le support pour les jambes.

Tel l'aiguille de l'horloge, l'artisan tournait autour de ce pôle du devoir, et cela jusqu'à sa dernière heure. Enchaîner à soi cette pénitence, cela revenait à baptiser un voilier avec une enclume. Les simples mortels se brisaient dessus. Seuls les fils de l'art, s'ils étaient suffisamment humbles, parvenaient à lui survivre.

Posé contre la cheminée, l'un de ces colosses de métal attendait l'heure du combat. La bataille fut sans pitié ; bientôt, grâce à mon père, de solides tire-fond asservirent le monstre à un établi. Dorénavant, ce serait notre serviteur...

Le lendemain, Papa s'occupa de la travée de tir, indispensable pour effectuer les réglages de visée. Il utilisa une sous-pente, et je fabriquais le caisson devant recevoir la plaque de blindage. Ensuite, en prévision du septième jour, il fit l'acquisition d'un grand chevalet et de quelques toiles au format paysage, car peindre faisait partie des arts qu'il pratiquait.

Les étagères en chêne suivirent peu après, au moment des vendanges. Vers le premier équinoxe, elles accueillirent des fioles mystérieuses et des outils : le chevalier de Porte-Mèche, son bouclier posé dans un creuset, perçait le flanc de Sang-Dragon, étoilé de sel de pierre ; le même salpêtre voulait purifier le plomb sage ; le vitriol vert s'éclairait de rouge dans l'écuelle de bronzage ; un nuage de poudre noire cachait l'arc en ciel de la nacre, d'où la colombe blanche de l'élémi s'envolait vers la teinture d'acajou. Au dessus, don du pharmacien local, un sirop contre la toux, tout doré comme un or potable...

Voilà, l'atelier était prêt. Pas besoin d'attendre les clients, un flux régulier arrivait déjà. La clientèle parisienne en formait une partie, et l'autre provenait des premières retombées publicitaires sur la région. Des armuriers donnaient du travail en sous-traitance, le reste se constituait de chasseurs, de tireurs et de collectionneurs d'armes anciennes. Quelques antiquaires amenaient des sabres d'empire. Parfois même, des sarbacanes et des cannes-épée occupaient le ratelier.

Tout était fait sur place, non seulement les réparations, mais également les vernis au tampon, la gravure, les bronzages à la couche, les trempes thermiques, la fabrication des crosses et les quadrillages... Logiquement, dans des cités armurières telles que Saint-Etienne, Liège ou Ferlach, cinq spécialistes différents auraient été, au minimum, nécessaires. Ici, le stakhanovisme avait adopté son secrétaire général : le même homme accomplissait toutes ces opérations, et c'était mon père.

En sortant du lycée, son jeune aide lui prêtait assistance après les devoirs de classe. Ce n'était pas vraiment pour l'argent de poche. Maîtriser un vrai métier pour en vivre décemment toute une vie ? Moi, je ne voyais qu'une seule chose : progresser suffisamment pour faire voler en éclat les limites.

Papa me fabriqua un petit établi. J'inaugurais celui-ci en apprenant l'art du vernissage, luttant tantôt pour trouver, soit l'indispensable coup de main, soit le dosage du périlleux alcool à éclaircir. Bientôt, les mattines, les gomme-laques, le copal et les térébenthines me devinrent familières.

Lorsque j'avais terminé, ma plus grande récompense ne se comptait pas en argent. Toute la beauté du bois se révélait à mes yeux, avec ses marbrures et ses contrastes délicats, sous un bel émail transparent et lumineux. Ce fruit de mon travail, moi, jeune incapable, j'en étais heureux.

A la droite de mon étau était placée une porte-fenêtre. Lorsque je voulais me reposer, j'ouvrais celle-ci pour faire quelques pas sur la terrasse surplombant le jardin. Un beau cerisier s'épanouissait, ses branches finissant à portée de main : ne pas cueillir aurait été un péché. Entre deux réparations, j'allais manger quelques cerises toutes sucrées dans leur habit vermeil, et puis je reprenais mon ouvrage.

Lorsque le soir venait, je revenais sur la terrasse pour me détendre, respirer et profiter de la vue. Parmi les senteurs de l'Eté, dans la brise encore tiède, le soleil disparaissait comme à regret dans les nuées du jour finissant : une cerise de plus...

En rentrant, je passais devant le ratelier. Là, notre travail d'artisan jetait ses feux discrets malgré la pénombre, dans une odeur de livres, d'armes et de peinture à l'huile. A quelques pas, les tableaux que peignait mon père... Une toile qui n'avait jamais été peinte venait de devenir une réalité...

Trait...

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