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Soleil

Le temps des hommes de fer (épisode 6)

Trait...

Le triomphe de Candide

Dans les catalogues, je voyais depuis longtemps un objet étrange, ressemblant à un gant de bois sphérique, emprisonnant la main en totalité. Un canon d'une trentaine de centimètres de longueur en sortait. Apparemment, rien d'autre que du noyer et un tube... C'était impressionnant : par où fallait-il introduire la cartouche ? Sur les catalogues, ce menu détail était invisible...

De fabrication russe, cette arme était destinée à une discipline sportive, le pistolet libre à cinquante mètres. La précision absolue vue par les soviétiques, avec les secrets d'outre-rideau de fer, spécialement conçue pour les médailles d'or olympiques... Cela supposait qu'un portefeuille y perde quelques ramées, malheureusement le mien était assez peu garni.

Tant pis pour mes achats musicaux ! L'album de John Lennon, avec la chanson "Imagine", l'une de mes préférées pourtant, serait pour un peu plus tard... Après quelques restaurations d'armes anciennes en heures supplémentaires, j'eûs bientôt assez dans ma petite enveloppe. Je passais commande.

Quelques jours ensuite, une valise en bois, assez épaisse, arriva par la malle-poste de Saint-Petersbourg dans les brumes du petit matin. Avant de remonter dans son fiacre, le cocher donna un peu de foin à ses chevaux, puis s'en retourna vers la frontière. Dans la plus grande fébrilité, moi, jeune moujik, je déballais mon colis.

Oui, la livraison était bien conforme à l'esprit russe... Même si j'avais été perdu au milieu de la Sibérie, rien n'aurait manqué : baguette de nettoyage, tournevis et chasse-goupilles, huilier, boite de pièces détachées, écouvillons, ainsi que l'inévitable mode d'emploi. Au milieu de ce kremlin miniature, à l'extrémité d'un canon qui ressemblait à une antenne de Spoutnik, se trouvait un gant qui n'aurait pas déplu à Kroutchev en personne... Ce n'était pas une petite mitaine, mais une pièce d'ébénisterie conséquente. La main y rentrait péniblement. La seule chose qui faisait défaut dans cette boite, c'était peut-être un chausse-pied : on l'aurait rebaptisé chausse-main pour l'occasion.

Après, il ne restait plus qu'à bloquer l'appui-paume, et la main totalement emprisonnée ne pouvait plus bouger, d'où une parfaite stabilité en visée. La légèreté du départ était exceptionnelle ; le coup partait au moindre zéphyr. Je mesurais le poids de détente avec un peson spécial ; en tournant quelques vis, il était possible de le régler à moins de 10 grammes. La canonnerie était assez précise pour poinçonner un demi-ticket de métro à cinquante mètres.

Une telle arme avec des coktails d'anabolisants et de bêta-bloquants : les scores soviétiques n'avaient rien d'étonnant dans de telles conditions.

Toutefois, la conception technique datait. L'ergonomie, notamment, laissait à désirer. Les modifications commencèrent au terme des premiers essais. Je trouvais les solutions techniques pour remédier à des défauts contre lequel le fabricant n'avait rien pu : pose d'un levier de culasse latéral et augmentation de la pente de la poignée, afin d'arriver au plus près des points de blocage musculaires. J'ajoutais un niveau à bulle derrière la hausse, afin que l'arme reste parfaitement horizontale lors du tir. Je plaçais aussi un compensateur de recul par inertie, plus quelques autres additions mûrement réfléchies...

Puis je commençais l'entrainement. Après, ce fut la saison des résultats : un concours de tir de police avec une médaille d'argent, les départementaux avec une médaille d'or du club, puis les régionaux et enfin le barrage des nationaux. Je venais de fêter mes vingt ans. J'arrivais aux championnats de France où je me classais dix-huitième dans ma catégorie.

Eh oui : un match se gagne grâce à la fatigue des autres, vieille règle oubliée. Or, la ville où le match se déroulait, Lyon, était distante de quatre-cent kilomètres. J'étais arrivé en voiture une demi-heure seulement avant la rencontre. D'autre part, depuis mon accident, mon rythme cardiaque hésitait entre Mozart et Wagner, et mes jambes entre Menuet et danse folklorique. Je tenais debout, mais c'était à peine.

Malgré des techniques maintenant validées, la machine humaine ne suivait pas. Il n'y avait rien à faire pour réparer mes artères et mes veines. Les meilleurs chirurgiens avaient fait sur moi tout ce qu'ils pouvaient... Je savais faire des miracles sur les armes, mais pas sur les organismes. Bien que n'ayant rien à me reprocher, j'étais quand même déçu.

Une raison valable de l'être ? Quand je repensais à mon fauteuil roulant, aucune, finalement...

Après, je relevais un autre gant. Pourquoi ne pas, au lieu de modifier des armes existantes, en fabriquer totalement une ? L'absence de fraiseuse me laissait augurer de légères difficultés. Voilà ce dont je disposais : des limes, une scie à métaux, un chalumeau et une perçeuse électrique. Bref, des choses que l'on pouvait trouver dans presque n'importe quelle grande surface. Dans un coin de l'atelier, un vieux tour à courroie se dressait avec des airs de Nautilus ; par défi, je refusais d'employer cette machine qui remontait au temps de Gustave Eiffel.

Lors de mes dix-sept ans, j'avais commencé un petit pistolet à un coup en calibre 22. Le résultat n'avait pas été très concluant, car j'avais voulu employer du métal de récupération. Maintenant, l'exigence commandait : il s'agissait de réaliser de véritables prototypes, mais avec des moyens très limités.

Un grand monument dédié aux ajusteurs se dressait, dans le quartier du Marais, à Paris. C'était une sorte de cathédrale où des quantités gigantesques d'aciers, des tubes, des méplats, des barres, s'entassaient un peu partout. Se réunissaient là des corps de métier très divers, venus chercher la matière première de leurs oeuvres. Chaque ouvrier arrivait avec un petit bout de papier en main : "quatre mètres de XC60, trois barres d'AGS, deux kilos de goupilles de 3, et avec cela, mon bon monsieur, ce sera tout ?". Ce vénérable marché se tenait là depuis le 18e siècle, non loin d'une ancienne commanderie templière aujourd'hui disparue...

Tout y était parfaitement classé. On demandait de la plaque d'acier de trois millimètres d'épaisseur, on l'avait. Des tiges rectifiées pour les axes, idem. De la visserie spéciale ? Aucun problème ; un trésor s'entassait, c'était la caverne d'Ali Baba...

Partant de là, fabriquer devenait facile, puisque tout arrivait déjà calibré. Deux choses comptaient vraiment : la munition que devait tirer l'arme, puis la réalisation des plans en tenant compte de la cote des métaux livrés. La seconde partie consistait à prévoir les procédures de découpe et d'assemblage, et donc le système. Par ces moyens simples, il devenait possible de faire des fabrications en série.

Ce fut le premier choc de ma vie de concepteur. Ainsi, sans aucune usine, sans nul sous-traitant, un homme seul pouvait fabriquer des armes... Ce n'était pas une découverte, étant donné que je le voyais sur des pistolets anciens, oeuvres d'artisans parfois solitaires. Jusque-là, j'ignorais que je possédais le même pouvoir qu'eux. Car savoir fabriquer une arme, est un véritable pouvoir...

Cette étincelle obscure était en moi depuis toujours : je l'ignorais. Jusque-là, les mots "entièrement fabriqué à la main" tenaient plus, pour moi, du fantasme publicitaire que de la réalité. Qui pense encore que la main, additionnée à la pensée, est l'outil de tous les outils ?

Les ingénieurs fabriquaient des objets sans âme en série. Maintenant, ils cherchaient l'esprit des choses ? Pour s'en apercevoir, il suffisait de regarder la télévision, où l'on cherchait une vérité dans des objets à l'utilité artificielle. Au lieu de cela, je me mis à dessiner des esquisses fulminantes, à sculpter des noyers centenaires, et à faire tinter les canons en ré majeur. J'ouvrais les mécanismes avec la clef des couleurs, leur donnant la lumière d'un arc-en-ciel...

...Mais la couverture de ma petite bible restait de fer, et arrivés devant le miroir, mes codex devenaient illisibles. Quelque chose manquait, je le sentais confusément. Il ne s'agissait pas de technique.

Y aurait-il eu un problème de philosophie ? Sans doute, car les choses vraiment importantes ne se disent pas avec des mots. Pour l'heure, je tournais les pages du Mutus Liber, le livre muet : un peu avant l'aube, lorsque la rosée se posait sur les champs, il me parlait mais je ne savais pas l'entendre, car personne ne m'avait appris à l'écouter...

Mais qui a jamais compris le Mutus Liber...?

Mutus Liber
Une des nombreuses illustrations du Mutus Liber.
(voir note)


Dans les bras d'une jolie blonde, James Bond démonta son pistolet d'or et le mot "fin" apparut à l'écran. Progressivement, la lumière revint dans la salle de cinéma. J'en sortis songeur. Pourquoi ne pas me transformer en agent secret ? En allant espionner dans les armureries parisiennes, par exemple ? Double-zéro décida alors d'investir en carburant, et démarra en trombe vers la capitale, dans une DS bleu delta avec frein de secours à gauche. Dans sa poche se trouvait un plan de Paris, sans lequel il se serait senti perdu...

J'allais visiter quelques confrères, mais sans me présenter. Dans toutes les boutiques où j'allais, des rangées de fusils bien astiqués s'alignaient à la verticale derrière les vitrines. C'était le temps des belles devantures, où une liberté restreinte s'affichait encore : des carabines 22 répliquant les M16, Kalaschnikoff ou USM1, avaient encore droit de cité à coté des classiques fusils d'artisan qui, pour leur part, avaient droit à tout mon respect.

J'entrais dans certains de ces magasins, en prenant garde à mon incognito. Je passais pour n'importe quel quidam. Cela me permettait de déceler les failles au niveau de la sécurité, ou encore de constater le manque de respect que subissaient parfois les clients. Certains devaient même avoir l'impression de déranger ; on me considérait souvent d'une manière hautaine, presque dédaigneuse, en me faisant comprendre qu'en ces lieux, seuls deux droits m'étaient accordés : choisir - de préférence très vite ! - et payer. Avec mon air innocent, ils me voyaient avec des plumes.

Je disposais d'un atout considérable : personne ne me connaissait. Afin de déterminer le degré de compétence et d'honnêteté des vendeurs, je pouvais faire des tests. Je ne m'en privais pas :

- Ce fusil me plairait bien, pouvez-vous me dire comment le canon est choké ?
- Mais, avec des chokes de chasse, monsieur, évidemment !
- Ah bon...

D'abord, il faut savoir que "choke de chasse" ne veut rien dire ; plusieurs diamètres existent, selon le type d'usage : tir à balle, sous-bois ou plaine. Avant de fixer son choix, il est donc très important de connaître ses chokes, raison pour laquelle un professionnel n'oubliera pas de l'indiquer. Enfin, en principe...

Un autre de mes tests tenait en une question mortelle :

- J'aperçois un trou dans le canon. Tenez, voyez... Est-ce normal ?

Outrés, les vendeurs prenaient alors leurs grands airs :

- Comment ça, un trou dans le canon ? Mais il est parfait, mon canon !
- Si, regardez là : un trou !
- Mais il n'y a pas de trou, je vous dis ! C'est juste une poussière.
- Alors vous avez l'oeil aux poussières, vous...

Sur les modèles à emprunt de gaz, il existe vraiment un trou dans le canon. Il s'agit d'un évent de gazs, sinon le mécanisme ne fonctionnerait pas. Encore faut-il l'avoir appris...

- Ah, il y a marqué "gaucher" sur ce fusil. Or, je suis droitier. Il pourrait m'aller quand même ?
- Non, attendez, je vais vous en donner un autre.

Gaucher étant, dans ce cas, une marque connue, mon interlocuteur aurait pu le dire, tout de même... Arrivé là, il fallait rétablir l'équilibre. Faisant mine de partir, je me retournais alors, l'oeil tourmenté en lui posant une question existentielle :

- Le meilleur plomb de chasse, c'est le Sète ou le Troie ?
- Le numéro sept est plus petit que le trois. Vous en utilisez seulement deux ?
- Oui, comme quatre.
- Eventuellement, je peux vous compter le six au prix du dix.
- Ca tombe bien. Après les trois huit, je tire de cinq à sept.
- Vous avez déjà acheté du neuf ?
- Moi, je suis plutôt numéro un...
- Ah , vous n'êtes pas numéro six ?
- Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre !

Puis je laissais mon vendeur réfléchir là-dessus, tout en m'éloignant subrepticement. Le score n'était pas à son avantage. Pouvait-on vraiment appeler cela du travail ? Ils étaient là, les marchands du temple ! Grâce à cette méthode, je pouvais savoir si je parlais à un incompétent, un paresseux, ou quelqu'un qui me prenait pour ce que je n'étais pas. Triomphe de candide...

Dans ces lieux, l'activité d'atelier était réduite à son minimum, quand elle avait la chance d'exister. Mon activité coutumière s'exerçait dans la difficulté ; celle des vendeurs dans la facilité, et pourtant, c'était mal fait ! Le chromosome de la paresse, peut-être ? Non, celui de la culture de la carotte dans les champs d'oseille : à savoir qu'une marchandise achetée mille francs, plantée dans un bon sol, se vendait jusqu'au double, et même parfois, bien plus. Il suffisait d'attendre qu'elle monte. Tout cela sans rien faire, sans connaissances particulières, sans même se salir les mains... Il suffisait d'attendre le chaland.

D'autre part, les clients à la mise soignée recevaient de grands égards, même s'ils n'achetaient rien. Ceux-là avaient compris qu'il fallait snober les snobeurs, en l'occurence ces vendeurs altiers qui, visiblement, se croyaient issus de la haute aristocratie. Dans ce cas, les négociations pouvaient exister. Les autres sortaient de là un peu secoués, mal à l'aise, et n'y retournaient que contraints et forcés.

De cette manière, les autres armuriers héritaient d'une clientèle de décus. Le mal était déjà fait, car il ne restait plus grand-chose à dépenser. Que vendre alors, sinon quelques cartouches et un nécessaire de nettoyage ? Pas de quoi remplir la caisse.

Avec les années, ce type d'attitude avait fini par durcir la clientèle. N'importe quelle marchandise subissait un examen pointilleux, d'un air de dénégation méfiante. Personne n'osait plus prononcer un prix, de crainte que cela fut considéré comme impoli ; les étiquettes devenaient une sorte de providence mercantile. Bref, le service manquait. S'ils avaient une question à poser, les clients le faisaient de préférence avant de remplir le chèque. C'était mauvais signe...

Apparemment, une seule chose comptait : l'argent, ce diable qui fait tourner le monde. Il remplaçait les vieilles règles comme respecter, expliquer, conseiller, par une nouvelle : paraître. La qualité était remplacée par l'apparence de qualité, la compétence par l'illusion de compétence, l'honnêteté par le masque de l'honnêteté. Où était la vérité ?

Depuis longtemps, les monnaies d'or avaient été remplacées par du papier ou des métaux de faible valeur, genre jeton de téléphone ou billet de Monopoly. Montesquieu et Pascal se battaient dans les tiroirs-caisse, mais le plus chiffré des deux était, naturellement, l'inventeur de la célèbre machine à compter. Signe des temps ?

Quoi de commun avec ce que mon père m'avait appris du commerce ? Apparemment, cela datait d'une époque révolue. Toutefois, je ne pouvais pas rester éternellement chez Papa. Il fallait aller à la découverte de nouveaux horizons, ne fut-ce que pour acquérir une expérience de la vente dans les armureries. Après tout, pourquoi pas ? Personne ne m'aurait excommunié pour si peu.

J'écrivis à la Chambre Syndicale des Armuriers à Paris, qui avait dans son bulletin de liaison une page consacrée aux emplois. J'y fis passer une annonce. La semaine suivante, j'avais déjà deux propositions de travail, l'une émanant d'un grand nom, l'autre d'un petit.

Dans l'ordre des rendez-vous, je donnais la priorité au plus méconnu, car j'étais ennemi du favoritisme. C'était philosophiquement juste. Professionnellement parlant, ce n'était pas le meilleur choix à faire.

Je me le reproche encore aujourd'hui. Grâce à ce faux pas, j'ai vécu, tel Ulysse, une odyssée pendant une vingtaine d'années de ma vie... J'ai entendu le chant des sirènes, vu Charybde et Scylla, et les nymphes m'ont aimé... J'ai affronté le souffle des dieux, porté les ailes d'Eole et même croisé le regard de Zeus...

Mais je n'ai jamais retrouvé le chemin d'Ithaque...


Rendez-vous fut pris le matin vers onze heures. J'arrivais devant un magasin bien placé, dans une grande rue passante en plein milieu de Paris. J'inspectais la vitrine, elle était abondamment fournie de fusils aux marques connues, de couteaux de tous modèles, de répliques d'épées et de cannes-fusil, de révolvers à poudre noire ou à grenaille, et aussi de Winchesters à levier, ce qui me rappelait mon enfance...

Je poussais la porte, faisant sonner le traditionnel grelot. L'intérieur de la boutique faisait un peu western des années 1970 : un décor de lambris, avec un drapeau américain et la photo de John Wayne, de pied en cap, bien en vue. Aux quatre points cardinaux, tout au long des murs, des rateliers croulant sous le poids des armes enchaînées ; elles étaient à l'Est, à l'Ouest, au Nord et au Sud : partout ! Peut-être aussi dessus et dessous, mais je n'allais quand même pas défoncer le sol ou crever le plafond pour le vérifier.

Derrière le comptoir, un homme d'une quarantaine d'années, chatain, élégant et décontracté, me reçut.

- Hugh, visage pâle ! Toi venir pour la place ?

Etait-il cheyenne ou iroquois ? Je réservais mon avis pour l'instant.

- Oui, grand sachem !
- Ah, c'est mon frère que tu viens voir... Je m'appelle Vincent, et lui, c'est Richard.

Tiens, une armurerie familiale ? J'appréciais. Pour moi, c'était bon signe.

L'instant d'après, je discutais avec le maître des lieux. Très brun, coiffé bas, l'air tenace, c'était un commerçant dans l'âme ; il s'habillait de manière simple et ressemblait à tout le monde, mais une étincelle mercantile me semblait parfois durcir son regard.

- Votre nom ne m'est pas inconnu" me dit-il, "Votre père et votre grand-père n'étaient-ils pas réparateurs d'armes ?
- Fabricants aussi.
- Pourquoi n'être pas resté avec eux ?
- Pour voir comment les choses se passent ailleurs.
- Et quand vous aurez vu ? Vous partirez ?
- Pas si je me sens bien où je suis. Pourquoi avez-vous besoin d'un armurier qui soit à la fois vendeur et technicien ?
- Mon autre frère, Roland, est parti voilà quelques mois. C'était lui qui faisait les réparations, il était diplômé de Liège. Je cherche quelqu'un qui aie le même titre, de préférence.
- Moi, je trouve plus normal que les armuriers français soient formés en France. Nous avons le CAP d'armurerie à Saint-Etienne, non ? De toutes manières, même après deux ou trois ans d'études, il reste énormément de choses à apprendre.
- Pardon ? Les clients croient dans le diplôme belge, c'est l'essentiel !

Je sentis que je l'avais vexé. Détail que j'ignorais, mais que je devais apprendre par la suite, l'éjection fraternelle avait eu lieu consécutivement à une dispute sérieuse. Je détournais donc la conversation. Il me fit visiter l'atelier, dont la superficie n'excédait pas la taille d'une cuisine moyenne. Un tour d'établi se trouvait là, machine peu répandue, à cette période, chez les armuriers détaillants. L'endroit demandait des améliorations pour en faire une unité productive. Il y avait des choses à faire là, peut-être un défi à relever ?

D'autre part, je cherchais une expérience de vente, et rien ne manquait au stock qui était, ces années-là, l'un des plus complets de Paris. Une seule chose m'inquiétait : des négociateurs confirmés n'étaient pas indispensables à mon futur patron, car il avait monté un système bien à lui.

- En commerce, je connais trois règles essentielles" me disait-il, "être le plus près possible des clients, avoir les prix les plus bas et surtout, tenir toutes les marchandises immédiatement disponibles.

Il en oubliait deux autres qu'il pratiquait avec dévotion : faire beaucoup de publicité et acheter en grosses quantités, de manière à pouvoir négocier avec les importateurs et les fabricants. Il avait ainsi fabriqué une sorte d'aspirateur à billets de banque, dont une partie non négligeable reposait sur la vente par correspondance. Apparemment, la machine tournait bien.

La question de ma rémunération fut ensuite soulevée, mais le personnage accordait plus d'importance au prix qu'aux capacités réelles. Dans la mesure où les vendeurs ne possédaient pas de grandes connaissances sur les armes, je trouvais cette solution malhabile. Quand les problèmes techniques apparaissent, les économies faites sur les compétences se payent cher ; dans le même temps, un technicien fidélisé, c'est autant que les concurrents n'auront pas...

- Qui faisait les réparations le mois dernier ?
- J'avais quelqu'un, mais cela n'a pas donné satisfaction. Vous avez vu dans l'atelier ce qu'il a laissé en cours.
- Oui...
- Le magasin vous va ?
- Il est très convenable, ma foi. Quand faudrait-il commencer ?
- Si vous êtes d'accord, tout de suite...

L'endroit me plaisait, car d'une part rien ne manquait en stock, et d'autre part la place pour aménager un atelier performant existait, ce qui permettrait d'assurer un service de qualité. Enfin, une gare étant à proximité immédiate, le trajet serait facile, ce qui m'arrangeait vu l'état de mes jambes.

Je commettais toutefois ma première erreur ; en effet, je donnais une réponse favorable sans attendre de visiter mon confrère plus prestigieux. Je devais le regretter longtemps. Peut-être avais-je pris ma décision en repensant aux Winchesters de l'atelier de mon père et de mon grand-père, auquelles je ne pouvais pas toucher lorsque j'étais enfant ?

Quelques instants plus tard, je me retrouvais du côté des vendeurs et des marchands du temple que je détestais tant...


Notes : (1) Mutus Liber et Alchimie : Le Mutus Liber est un ouvrage d'Alchimie datant du 17e siècle, or, Arquebuserie et Alchimie ne sont pas sans rapport. Seuls le savent les artisans qui, comme moi, ont appris à teinter les métaux en bleu (le même bleu que celui des arc-en ciel) à l'aide de sels fondants blancs, avec un bon thermomètre.
En effet, trois choses sont indispensables à un Arquebusier (ou à un armurier), sans lesquelles il est impossible de tirer. La première de ces trois choses n'est pas de nature métallique. Pensez aux matières qui composent ces trois choses, et vous trouverez les points communs.
Mais, comme je me plais à le répéter souvent, l'une des deux principales maladies de l'homme est l'ignorance ; l'autre étant le manque de Charité (selon Saint-Paul)... et la phrase ci-dessus a été très charitable, comme le savent ceux qui ont pratiqué l'Art d'Hermès ainsi que l'Arquebuserie.

Trait...

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