Miscellanées - le site de Christian FERON
Soleil

Le quartier des armuriers

par F.I (2008)
Trait...

Voici un article du portail régional de Saint-Etienne Forez.com, que j'ai relayé ici au cas où il viendrait à disparaître.

armmsc.jpg C'est un peu malgré lui, par tradition familiale, qu'il est entré dans le métier. "Chez les Forissier, nous étions armuriers de père en fils. J'aurais voulu être enseignant", explique Maurice Forissier, avant d'ajouter que ses enfants ont suivi aussi une autre voie.

Le spécialiste

Originaire de Craintilleux, il a donc passé son CAP d'armurier-équipeur à Saint-Etienne, à l'Ecole nationale professionnelle Etienne Mimard, la seule en France à l'époque à enseigner les spécialités liées au métier: équipeurs, basculeurs ou monteurs sur bois. Il travailla plusieurs années chez Verney-Carron puis chez Plotton et Barret avant que la récession économique ne le dirige, durant neuf années, vers un emploi d'informaticien.

Pourtant, Maurice Forissier est un des grands spécialistes de l'arme, et en particulier de l'arme stéphanoise. S'il n'a pas particulièrement apprécié exercer le métier en lui-même, il est passionné par l'histoire de l'arme et par toutes les techniques, l'ingéniosité fabuleuse, toutes les pratiques artisanales et les conceptions artistiques corrélatives de leur fabrication. "Enseigner l'histoire de l'art à travers l'histoire de l'arme, explique-t-il. Savoir qui a fait quoi, inventer quoi et pourquoi."

Maurice Forissier

C'est grâce à un concours professionnel qu'il a renoué avec le monde de l'armurerie, en devenant Responsable technique des Collections d'Armes du Musée d'Art et d'Industrie. Historien et muséologue de l'arme, il a contribué aussi à mettre en place un Brevet des Métiers d'Art en Armurerie au Lycée Fourneyron où il enseigne actuellement, concrétisant ainsi son rêve de gosse et permettant au métier de perdurer.

Jean-Louis Rouanet, armurier-canonnier
Jean-Louis Rouanet, armurier-canonnier, quand il était au 25, rue des Armuriers

En 1989, il fait entrer l'Armurerie par les grandes portes à l'Université grâce à différents diplômes obtenus, dont un titre, à Saint-Etienne, de Docteur en Cultures et Civilisations du Monde Occidental. Il écrit très régulièrement des articles dans des revues spécialisées comme "Connaissance de la Chasse" et on lui doit une dizaine d'ouvrages, consacrés au fusil Darne, à l'art gravé qu'admirent les visiteurs au Conservatoire des Meilleurs Ouvriers de France ou encore la Gravure moderne de Saint-Etienne... Le dernier en date L'Armurerie de Saint-Etienne au XXe Siècle (Editions du Portail) a reçu fin 2007 une distinction nationale: le Grand Prix du Livre des Meilleurs Ouvriers de France 2007, dans la catégorie "Ouvrage mettant en valeur le travail des M.O.F.".

Armes Chapuis, ours de Laure Bonneton
Armes Chapuis, L'ours est un travail de Laure Bonneton

La ville

"L'histoire économique offre peu d'exemple d'industries qui, localisées à leurs débuts dans une région plus ou moins restreinte, s'y soient affermies avec le temps, qui, s'y perfectionnant toujours, n'aient ni émigré ni essaimé vers d'autres provinces et, au bout de plus de vingt siècles, s'y trouvent encore solidement établies dans leur berceau originel, sans rivales sur le territoire national."

Certes mais depuis les années 50 (on doit ces mots au Président de la Chambre syndicale nationale des Fabricants d'armes de l'époque), la récession économique est passée par là, qui a entrainé la fermeture de nombreuses maisons et la reconversion et qui fit que cette industrie se positionna exclusivement sur une fabrication de qualité.

De 250 fabricants locaux en 1950, Maurice Forissier cite une trentaine d'armuriers, fabricants, réparateurs, revendeurs et distributeurs, tous confondus en 1998 sur la région stéphanoise (incluant Saint-Just-Saint-Rambert, Saint-Bonnet le Château...). Et encore, certaines entreprises ont depuis fermé boutique, d'autres se sont rapprochées (Gaucher avec Bretton, Demas et Verney-Carron), permettant de nouvelles productions (carabines expresses chez Gaucher-Bretton).

Quant à celles de dimension artisanale, certaines ont également cessé leurs activités: Bernard Ripamonti, François Guillet...

Cours Fauriel, Darne
Cours Fauriel

Le livre (250 pages abondamment illustrées, mais en noir et blanc) dresse la liste de toutes les entreprises qui ont fabriqué des armes de chasse, les manufactures et grands établissements, Mimard et Blachon bien sûr, mais beaucoup d'autres encore : Berger, Bergeron, Darne, Berthon Frères, Peugeot... Il revient avec tendresse sur tous les "compagnons et membres de la chaine artisanale" qu'il a connu et dont beaucoup se sont éteints.

"On parle toujours de Manufrance mais la somme de tous ces petits artisans était bien plus importante que le personnel de Manufrance", rappelle l'auteur, qui ajoute que "même à l'ère de l'industrialisation, l'armurerie s'est toujours nourrie de l'artisinat et de la tradition, d'où les grandes dynasties... Demas, par exemple, est un pur produit de l'artisanat, "industrialisé" par Verney-Carron..."

Gravure de Pierre Petiot
Travail de Pierre Petiot (1995). Petiot a travaillé plus de 20 ans dans la rue Jean-Baptiste David (ateliers des frères Picot), puis rue de la Mulatière, Bvd de Valbenoîte et rue Montesquieu. Laure Bonneton fut son élève

Il détaille longuement les armes marquantes (le fusil "Idéal" de la Manufacture française des Armes et Cycles, le Sirdey et Bernand, "le nec plus ultra de la production stéphanoise d'avant la guerre de 14"...) et les différents métiers de l'armurerie: basculeurs, monteurs, rectifieurs, trempeurs... Et puis les graveurs, ciseleurs, damasquineurs qui ont fait ou continuent à faire de ces productions des chefs-d'oeuvres, en travaillant avec une minutie inouïe les platines et les crosses. De 1927 à 1999, 20 graveurs sur armes stéphanois ont été faits Meilleur Ouvrier de France !

Arme Pierre Artisan
Arme Pierre Artisan

Fusil idéal
Fusil idéal "breveté dans tous les pays"

"C'est avec l'ère de l'industrialisation, explique Maurice Forissier, que la fabrication de l'arme gravée a pris un essor considérable. Cette production qui aujourd'hui nous semble très luxueuse, était alors courante et constituait le gros de la série journalière. Ouvriers hautement qualifiés, les graveurs n'étaient pas pour autant considérés par les patrons comme des artistes..."

Impossible de citer tous les graveurs stéphanois dans le cadre de ce petit article, mais évoquons en vrac, en nous cantonnant à ceux du XXe siècle: Bruno Casetto, Marc Fabre, Pierre et Léon Gadoud, Félix faure, Myriam Granger, Laure Guillet-Bonneton, Pierre Petiot... Et Christian Freycon, "un ami, un artiste et un génie", dit de lui Maurice Forissier.

Gravure de Christian Freycon
Travail en taille douce et ciselures de Christian Freycon (1980)

Le quartier

C'est avec son ouvrage sous le bras que nous sommes allés nous balader dans le quartier des armuriers, avec l'idée simple d'aller voir quelles traces, quels souvenirs, subsistent dans le "paysage" de la production des armes de chasse. En effet, l'ouvrage en question, édité en 2005, reprend la thèse de doctorat, soutenue à la fin des années 90. Il propose en première partie une promenade dans le quartier Saint Roch, photographies à l'appui, qui met le passé en vis à vis d'une sorte "d'état des lieux" au moment de sa rédaction.

Armes Gerster Rue Michelet à Saint-Etienne
Rue Michelet

Si la mine conserve à Saint-Etienne, grâce à un chevalement et deux mamelles, des signes encore gigantesques de sa gloire passée, le souvenir des anciens petits ateliers d'armuriers, voire même du commerce de l'arme, est beaucoup plus ténu, caché dans les arrières cours, invisible même pour les autres, à l'oeil du passant qui n'est pas averti.

Cependant, nous n'avons pas arpenté toutes les rues de ce quartier qui s'inscrit dans le gros quadrilatère que délimitent la place Chavanelle, Centre deux, le Cours Fauriel et les rues Michelet-Tréfilerie (Fac de lettres). Nous renvoyons le lecteur désireux d'en apprendre plus au livre de Maurice Forissier.

Yves Jolivet dans son atelier
Yves Jolivet dans son atelier ("Gerster")

En réalité, deux rues seulement de ce quartier des Armuriers portent le nom d'armuriers: la rue Bouillet et la rue Jean-Claude Tissot. Jean-Baptiste Bouillet, à la demande de Louis XV, réalisa pour le dey d'Alger une arquebuse que le roi de France préféra garder pour lui. Quant à Jean-Claude Tissot (1811-1899), il fut un graveur sur armes de grand talent.

C'est rue Tissot et rue de L'Epreuve qu'était situé le Banc d'Epreuve, construit par Léon Lamaizière, abandonné en 1988 et démoli en 1992. De nos jours, le Banc d'épreuve emploie plus d'une vingtaine de personnes, mais dans la zone de Molina. Quant à la rue Clément Forissier, si le nom est celui d'une dynastie d'armuriers, le Clément en question ne semble pas avoir appartenu au métier.

Sculpture d'un armurier par Joseph Lamberton rue Barbusse à Saint-Etienne

Le témoin le plus probant se trouve dans la petite rue Henri Barbusse. Au n°21, au dessus de la porte, une belle sculpture en relief signée Joseph Lamberton marque l'emplacement des anciens ateliers Zavaterro, fondés en 1880 et qui fermèrent leurs portes, comme beaucoup d'autres ( Courtial, Charlin...) dans les années 1960 après avoir essaimé à Saint-Bonnet le Château. Un armurier, Mr Gaillard, aurait servi de modèle à l'artiste.

Poignée de porte arc et flèche rue Barbusse à Saint-Etienne

Dans cette même rue, un arc d'acier pointe sa flèche vers Chavanelle. Drôle de porte qui rappelle le jeu de l'arc, le grand jeu traditionnel stéphanois, avec la sarbacane et celui, révolu, de l'arquebuse. Chavanelle était un des lieux où se tenait, début mai, le papegai, qui consistait à atteindre un oiseau de carton, placé en haut d'une perche.

Il y avait encore à Saint-Etienne, vers 1850, une dizaine de jeux de l'arc. Une rue, vers l'avenue de la République, en conserve le souvenir. Cet arc incongru rappelle aussi à sa manière qu'avant d'être la capitale de l'arme à feu, Saint-Etienne fut celle de l'arme blanche. Au XVe siècle, arbalètes, arcs, hallebardes, lames d'épées... y étaient fabriquées.

Ancien atelier France Lames à Saint-Etienne

On se souviendra aussi que la Maison Balp, qui tenait son magasin cours Victor Hugo (il a fermé ses portes il y a peu), a fabriqué des modèles d'épées d'apparat pour de nombreuses écoles et unités prestigieuses (Garde Républicaine, l'Ecole Spéciale Militaire...) mais également une épée remise par François Mitterrand au président Bill Clinton lors du cinquantenaire du débarquement allié.

C'est encore à Saint-Etienne, rue Montesquieu, qu'un atelier France Lames fabriquait des sabres et épées à destination des officiers des différents corps d'armées français.

Vieille plaque d'une devanture d'armurier à Saint-Etienne

C'est en vain que nous avons cherché des enseignes et des plaques marquées d'une quelconque allusion à la fabrication d'armes, à l'exception d'une survivante, noircie, dont l'inscription vit ses dernières heures. On devine à peine les mots "armes" et "réparation". Elle se trouve rue de la Mulatière, à l'approche du Boulevard de Valbenoîte.

La rue de la Mulatière, écrit Maurice Forissier, regroupa pourtant autrefois le plus grand nombre d'ateliers. Elle abrita notamment les ateliers de Jean-Baptiste Momey, M.O.F., et de Louis Chauve. Aux abords de la place Chapelon, se trouvaient aussi les Etablissements Ribeire. Les frères Forest, bronzeurs sur armes de père en fils, sont pour leur part toujours présents et en activité au 23 rue de la mulatière.

Armes Ribeire, armurier à Saint-Etienne

Sur le cours Fauriel, il ne reste plus grand monde. Verney-Carron s'est "décentralisé" vers le Bvd Thiers, Gaucher a rejoint Carnot (rue Desjoyaux), Humbert est parti à Veauche. Rivollier, rue César Bertholon à l'origine, est parti à Saint-Just-Saint-Rambert.

De nombreux ateliers bordaient la rue Pierre Termier dont la manufacture Autechaud-Bonnavion, les Ets Philippon et l'atelier "Atom Chrome" de Mr Cave, chromeur de canons dont Maurice Forissier écrit qu'il "traita méticuleusement l'intérieur de plus de 350 000 canons".

Rue Termier à Saint-Etienne

Rue Clément Forissier, les Ets Heurtier Frères ont disparu sans laisser de trace, de même que les entreprises Chavot Père et fils, Faure Henri, Diard... Rue des Francs-Maçons, on devine des outils alignés derrière une vitre de verre épais. C'est l'atelier d'un survivant, celui de Patrick Leyre. Quatre ou cinq autres subsistent encore rue des Armuriers et s'avancent doucement vers l'âge de la retraite.

Armes Leyre à Saint-Etienne

"Leur spécialité est tellement complexe que les jeunes, même ceux formés à Fourneyron, ne reprennent pas les ateliers", nous dit l'historien. "Ils se tournent directement vers des fabricants comme Chapuis, Demas... ou vers des corps d'armée comme la Gendarmerie, la Marine..., ou encore les pays africains où les organisateurs de safaris ont besoin d'armuriers."

Anciens ateliers rue Termier (Autchaud-Bonnavion ou Charles Beaumort) à Saint-Etienne
Anciens ateliers rue Termier (Autchaud-Bonnavion ou Charles Beaumort ?)

Boulevard Valbenoîte, les ateliers Blanchard-Grange ont été transformé en bâtiments locatifs. Le café-restaurant "A la Grappe Bar" a fermé. C'était un des derniers lieux très fréquenté par les "anciens" armuriers. Les lettres et la grosse grappe de raisin de son enseigne ont été décrochées, laissant sur la façade la tache sale de son nom. Rue Baulier, le bar "Les canonniers" n'existe plus.

Anciens ateliers Blanchard-Grange à Saint-Etienne

Quant au fameux grand fusil qui était suspendu au 24 de la rue Badouillère, il a disparu depuis belle lurette. Il indiquait l'emplacement du magasin de vente de l'atelier de Régis Jeury. Au rayon des commerces, il reste cependant le taxidermiste et armurier de la rue Durafour, Sabiote, qui témoigne encore de la vocation du quartier. Rue des Francs-Maçons, les restes d'une enseigne peinte disparaîtront bientôt...

Sabiote armurier à Saint-Etienne

Vieille devanture d'armurerie à Saint-Etienne

F.I (2008)
Source
Sauvegarde de la source sur l'Internet Archive

 
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