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Darra, le village des armuriers libres

par Christian Feron (octobre 2013)
Trait...

Imaginez des armuriers réunis dans un village des Pyrénées pour y fabriquer toutes sortes d'armes, y compris de guerre. Ils vendraient celles-ci sans demander d’autorisations à leurs clients. Et cela, sans tenir compte des lois, dans une zone de non-droit contrôlée par des tribus de français armés et insoumis.
Rêve ou cauchemar ? Ou les deux à la fois ?

Voilà ce qu'est le village de Darra Adam Khel. Mais celui-ci est situé au Pakistan car, de nos jours, il faut aller loin pour trouver des pays où tout est encore possible...

Darra est à une cinquantaine de kilomètres de Peschawar
La Khyber-Pass. Darra est à une cinquantaine de kilomètres de Peschawar.
Plus que quelques kilomètres avant Darra,
après le tunnel de Kohat
Plus que quelques kilomètres avant Darra, après le tunnel de Kohat.

Non loin de la frontière avec l'Afghanistan, le village de Darra est situé dans la zone tribale du Pakistan. Celle-ci bénéficie d'un régime semi-autonome remontant au règne colonial britannique. Le village est principalement peuplé par les Pachtounes du clan Adam Khel de la tribu Afridi. La zone est une véritable poudrière à cause de la présence des Talibans. Même l'armée pakistanaise s’entoure de grandes précautions avant de s’aventurer là-bas.

Le bazar aux armes de Darra en 2006
Le bazar aux armes de Darra en 2006.

Selon le gouvernement des zones tribales, les armureries de Darra et de sa région feraient vivre directement ou indirectement environ 10 000 personnes. Entre 400 et 800 armes y seraient produites par jour. Ce secteur générerait des centaines de millions de roupies chaque année. L'exactitude de ces chiffres est approximative étant donné qu'aucun registre de fabrication n'existe...

La gamme de fabrication est vaste, allant du stylo-pistolet jusqu'aux mitrailleuses lourdes sur affut. Dans ce village, il est aussi facile d'acheter des armes de guerre que des produits de première nécessité.

D'ailleurs, une arme n'est-elle pas un produit de première nécessité pour un pachtoune ? Pour un homme dans ces régions-là, posséder un beau couteau et un beau fusil, c'est aussi naturel que d'avoir une carte d'identité pour nous. Cela fait partie de leur culture et de leurs traditions.

Un stock d'armes chez un marchand
Un stock d'armes chez un marchand. Là-bas, tout est en vente libre ! Même pas besoin d'une pièce d'identité...

D’après les estimations de Small Arms Survey, groupe de recherche indépendant basé à Genève, il n’y aurait que 2 millions d’armes qui seraient légales parmi 18 millions en circulation au Pakistan. Une partie des armes produites à Darra est envoyée en Afghanistan où elles sont employées contre la coalition de l’Otan, ou bien au Waziristan où s’opposent l’armée pakistanaise et les talibans.

Ceux-ci avaient, d’ailleurs, contrôlé Darra pendant un temps en y imposant la loi islamique : une période où la télévision a été remplacée par la burqa pour les femmes, la barbe pour les hommes, le tout sans musique.

Les origines

Le commerce d’armes à Darra a commencé en 1897, pendant le règne colonial britannique. Il s’agissait bien évidemment d’un commerce illégal. En échange de pouvoir utiliser les routes principales en toute sécurité, les anglais acceptaient de fermer les yeux. Quel avantage pour eux ? Que les armes pakistanaises soient inférieures à celles de Grande-Bretagne... C'était l'application d'un principe déjà ancien : les fusils de traite ne doivent jamais faire le poids contre les fusils de troupe.

Une boutique d'armurier à Darra
Une boutique d'armurier à Darra en 1990. (1990 © Randy R. Johnson)

C’est ainsi que des habitants de Darra et de sa région apprirent à fabriquer des armes. Leur outillage a toujours été simple voire archaïque. La plupart travaillent par terre avec un étau parallèle posé à côté, leurs limes et marteaux s’étendant tout autour d’eux, au sol, sur un tapis. C’est tout simplement incroyable. Tant qu’à leurs machines-outils, celles-ci sont tellement vieilles qu’elles se vendraient au poids de la ferraille dans nos pays dits modernes. Mais cela ne les empêche pas d’être parfaitement opérationnelles...

La guerre, moteur de l’essor économique ?

Avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979, beaucoup d’armes illégales sont entrées au Pakistan, parmi lesquelles énormément de kalachnikov. « Les copies ont été produites en masse à Darra » indique un membre du gouvernement des zones tribales.

Une échoppe de vendeurs d'armes
Une échoppe de vendeurs d'armes.

En 2004, une kalachnikov se vendait environ 165 $. Mais les prix ont augmenté avec la guerre en Afghanistan. Les explosifs ont pris une plus-value de 15 %. Malik Mohammed Asif, le patron de Sher Ghulam & Sons Arms, pense que cela est lié aux problèmes à la frontière. « Nos ateliers tournent 24 h sur 24 pour satisfaire la demande » raconte un autre marchand.

Position de travail classique pour un armurier à Darra
Position de travail classique pour un armurier à Darra : assis, l'étau par terre, les outils étalés tout autour sur un tapis.

Certains parlent même de transfert de technologie d’armement lourd à la fin des années 1980, faisant allusion au camp d’Ojhri dont les armes détruites furent vendues par le gouvernement et récupérées par les artisans locaux. Ceux-ci disposèrent ainsi des éléments technologiques pour fabriquer des mines, des mitrailleuses lourdes, de petits canons et des lanceurs de roquettes.

Un autre atelier d'armes à Darra
Un autre atelier d'armes. La relève est déjà là et se perfectionne (1990 © Randy R. Johnson)

« Il n’y a rien que nous soyons incapables de copier » dit avec fierté Haji Munawar Afridi, un vendeur d’armes de Darra. « Amenez-nous un missile Stinger et nous en ferons une imitation qui sera difficile à différencier de l’original ». En réalité, un excès d’optimisme... car il s’avère que les AK47 de production locale n'ont pas toutes été de bonne qualité, un des points faibles étant les trempes thermiques (faute d'atelier vraiment spécialisé dans ce domaine).

« Vous ne pouvez pas être un terroriste avec des armes d’aussi piètre qualité » dit un autre vendeur qui a raccroché. Dans ces conditions, qu’en serait-il d’un missile Stinger ?

Vers une reconversion dans les armes civiles ?

Le commerce des armes n’est absolument pas régulé à Darra ni dans la zone tribale. Cela pose des problèmes avec les pays frontaliers. La plus grosse partie du marché est constituée d’armes de guerre illégales. Encore faudrait-il que le gouvernement offre des possibilités sérieuses de reconversion dans le marché légal.

Malheureusement, parmi quelques autorisations ayant été accordées, certaines ont été retirées dès l’ouverture d’ateliers de production. L’argent des investisseurs a donc été perdu. Du coup, d'autres préfèrent encore travailler « à l’ancienne » sans rendre de comptes à personne.

Outillage archaïque d'armurier à Darra au Pakistan

Malgré un outillage pourtant archaïque, ils arrivent à fabriquer des armes. S'ils peuvent le faire dans des conditions aussi difficiles, alors ils sont capables de le faire partout ailleurs.

En 2007, le marché de Darra a fermé pendant une année complète. Un certain nombre de fabricants d’armes ont alors définitivement quitté le village, préférant s’installer dans un coin plus tranquille. Le danger est alors que le savoir-faire, même s’il n’est pas à la pointe du progrès, ne parte au-delà de la région, se mette à essaimer, et constitue alors un danger plus grand encore.

Copies de Tokarev
Copies de Tokarev déclinées en plusieurs modèles. Une production classique à Darra.

Le mieux serait probablement une reconversion vers un marché d’armes civiles, au standard international. Celles-ci pourraient alors être exportées. A terme, cela constituerait un secteur économique à part entière, enfin régulé et apportant de l’emploi.

Fabrication de fusils de chasse à Darra au Pakistan
On ne fabrique pas que des armes de guerre à Darra, mais aussi des fusils de chasse traditionnels.

Par exemple, voilà un siècle en Turquie, l’industrie armurière n’existait pas. Aujourd’hui, au moins une douzaine d’unités de production existent, avec de l’équipement moderne. Celles-ci produisent des fusils diffusés au niveau international. Ces exportations représentent beaucoup d’argent, créent de l’emploi et dynamisent l’activité économique turque.

Dans le même temps à Darra, les machines de production sont sans âge et les techniques de fabrication en série obsolètes. Les pièces internes des armes ne sont pas vraiment interchangeables. Cela interdit toute possibilité d’exportation.

Machines-outils à Darra au Pakistan
Les machines-outil semblent dater d'un autre temps, les ateliers aussi. Rien que l'installation électrique fait peur...
Machines-outils à Darra au Pakistan
Quel que soit leur âge, ces machines sont parfaitement opérationnelles.

Le respect des normes de standardisation internationales est absent. Pas de fours de trempe thermique. Pas de banc d'épreuve. Pas de stand de tir avec distances précisément mesurées pour régler les armes. Encore moins d’école d’armurerie...

Pourtant, de nombreux armuriers expérimentés et talentueux sont encore installés à Darra. Si on leur donnait leur chance dans un marché légal à l'exportation, probablement pourraient-ils représenter une grande partie de l’avenir économique de la région.

Mohammed Ishaq d'Abbottabad, un graveur assez connu à Darra au Pakistan
Mohammed Ishaq d'Abbottabad, un graveur assez connu à Darra.

Une technologie plutôt artisanale

Pour fabriquer une copie de Colt 45 ou de kalachnikov, pas besoin d'outillage dernier-cri. Après tout, en 1911 ou même dans les années 1950, les machines-outils n'étaient pas ce qu'elles sont devenues aujourd'hui. Autant dire que de vieux tours, de vieilles fraiseuses, d'antiques plieuses à l'apparence obsolète peuvent très bien suffire.

Machine à rayer les canons appelée aussi banc à rayer les canons
En 1995, une très vieille machine à rayer les canons. Pas besoin d'électricité. Une photo qui donnera peut-être des idées à quelques bricoleurs (1995 © Swen Connrad)
Machine à rayer les canons appelée aussi banc à rayer les canons
En fait, ce type de banc à rayer les canons servait déjà depuis les années 1920. Dans le genre indestructible, difficile de faire mieux.

Seulement, au départ, ces armes avaient été conçues pour fonctionner avec des pièces totalement interchangeables. Or, à Darra, ce n'est jamais totalement le cas à cause du mode de fabrication. L'ajustage final des pièces est réalisé à la main. Résultat : à modèle identique, ce qui peut aller sur l'une n'ira pas forcément sur l'autre...

Bronzage de canons au bain rapide (soude caustique) à Darra au Pakistan
Non, vous ne rêvez pas : les cuves de bronzage des armes sont chauffées au feu de bois... et c'est pourtant un bain à la soude caustique !

On arrive ainsi dans le cas de figure, plutôt curieux à vrai dire, où nous voyons des kalachnikov - production de série par excellence ! - ajustées à la main, comme s'il s'agissait d'armes d'artisan... un comble !

Ebauches de crosses à Darra au Pakistan
Les ébauches de crosse avant ajustage. (1990 © Randy R. Johnson)

De nombreux attentats

Le samedi 13 octobre 2012, une voiture piégée explosait à Darra, entraînant la mort de dix-sept personnes, faisant une quarantaine de blessés et détruisant trente-cinq commerces. Une catastrophe pour le village, un traumatisme violent dont les habitants ne se remettront pas de sitôt.

Ce n’est pas le premier acte de terrorisme que les villageois ont subi. En réalité, la liste est déjà longue. En novembre 2010, c’était la mosquée qui était visée, dans un attentat faisant 61 morts parmi lesquels 11 enfants. Même l’école n’a pas été épargnée, complètement détruite au cours d’un attentat précédent.

Non loin de l’entrée du village, le checkpoint a également été attaqué lors d'un assaut mené par une soixantaine de combattants. Deux morts parmi les militaires, huit morts parmi les attaquants.

Apparemment, les armuriers de Darra payent cher leur liberté... Pour combien de temps encore ? Coincée entre les événements en Afghanistan et au Waziristan, la zone tribale est une poudrière que les talibans et leurs adversaires rendent dangereusement instable.

Vous voulez visiter ? C'est vous qui voyez...

Avis aux touristes et aux intrépides qui, malgré les risques énormes, voudraient se rendre à Darra pour y « faire leurs emplettes » : depuis quelques années, l'endroit est interdit aux étrangers. Le marché aux armes est quadrillé par la police tribale (Khasadar) et vous vous feriez arrêter.

L'autre solution est de prendre contact avec un guide. Moyennant une forte somme d'argent, certains escortent leurs clients dans le village, et servent de laisser-passer autant que de sésame en s'arrangeant avec les chefs traditionnels. Cela reste risqué car les gens tirent en l'air dans les rues, attention aux balles perdues... N'essayez pas d'acheter d'armes, cela vous coûterait encore plus cher et vous risqueriez d'avoir des problèmes après.

Même ainsi, ce n’est pas encore gagné. Encore faut-il éviter d'arriver au mauvais moment. Or, la situation peut se retourner très vite là-bas...

Hommes des tribus au Pakistan
Les hommes des tribus, une population armée et insoumise. Cela ne date pas d'hier. Faut-il se demander pourquoi le gouvernement pakistanais n'a jamais réussi à faire appliquer une législation sur les armes dans cette zone ?

Quelques vidéos sur le bazar des armes de Darra

The Gun Markets of Pakistan
Video : The Gun Markets of Pakistan (2006, Suroosh Alvi)
Light Engineering In Darra Adam Khel
Video : Light Engineering In Darra Adam Khel (on y voit particulièrement bien les ateliers de Darra).
Pakistan Gun Market Darra
Video : Pakistan Gun Market Darra
Dara Gun Trade
Video : Dara Gun Trade
 
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